Gotham sans Batman

Imaginez Gotham City sans son célèbre super héros : Bruce Wayne ne revêt ni cape ni masque la nuit tombée. Le Joker, le pingouin, Bane ou encore l’homme mystère agiraient-ils impunément ? Ce serait oublier le Commissaire Gordon ou encore le procureur Harvey Dent. Les services de police et de justice seraient à n’en pas douter en première ligne pour combattre la pègre et ses trafics, le crime et ses criminels. Pourtant chacun sent, au plus profond de lui-même, que, sans Batman, Gotham serait condamnée à sombrer dans le chaos tissé patiemment et avec maestria par la criminalité organisée et la corruption.

Marseille serait-elle une Gotham sans Batman ? L’expérience de pensée mérite à n’en pas douter quelques minutes (années !) de réflexion. Marseille peut, il est vrai, se targuer d’abriter en son sein, à quelques centaines de mètres du Vieux port et de sa célèbre Canebière, le quartier le plus pauvre d’Europe. Bruce Wayne n’a clairement pas investi dans la ville. Quoique… Marseille est également une des rares villes de France où un réseau fantôme et public de bus permet à certains nantis de rejoindre la plage sans avoir à côtoyer la plèbe qui se tasse dans les transports normaux. Marseille, en tant que 2nde ville de la 7èmepuissance mondiale, peut s’honorer de disposer, royalement, de 2 lignes de métro dont le trajet recoupe les récentes lignes de tram alors que sa superficie est deux fois plus grande que celle de Paris. Marseille est assez logiquement la ville la plus embouteillée de France, et la 2ème d’Europe après Rome. C’est également une commune qui est incapable de localiser ses propres véhicules de fonction. Une cité où un club de foot se couche face à des puissants groupes de supporters s’ils désirent la tête d’un entraineur. À ce tableau idyllique et doré, s’ajoutent évidemment ses célèbres mafias locales et ses règlements de compte. Groupes criminels qui ont récemment mis en avant les vertus de l’entraide pénale lors de l’arrestation au Maroc de l’un de ses chefs avec, à la clé, force communication.

Il est presque dommage que le célèbre indice de perception Transparency International de la corruption ne fonctionne que par pays tant on aimerait savoir ce que les autochtones, qui seront « à jamais les premiers », pensent de leur ville… ou de leur département.

Appelés à témoigner devant le Parlement, une magistrate marseillaise osait soutenir que nous étions en train de perdre la guerre contre le narcotrafic. Nous ne partageons pas son optimisme tant cette guerre semble d’ores-et-déjà perdue, et ce, depuis longtemps. Pour l’accepter sans doute faudrait-il tenter de comprendre ce qu’une économie de subsistance construite sur un modèle capitaliste bercé par le célèbre anthem « Get rich ou die tryin’ » produit comme modèle culturel à l’heure des réseaux sociaux bercés par les influenceurs. Un célèbre sociologue, RK Merton, a livré une clé de lecture particulièrement puissante il y a près de 60 ans en proposant une relecture moderne de l’anomie durkheimienne (“Structure sociale, anomie et déviance.” In DÉVIANCE ET CRIMINALITÉ, pp. 132-165. Textes réunis par Denis Szabo, Armand Colin, 1970). Avec le retard que connaît l’Europe par rapport à la société américaine, il a fallu quelques décennies pour que l’analyse US finisse par éclairer le modèle français. Et Marseille, sans doute la plus américaine des villes françaises, pourrait ressembler, non pas à Gotham, mais à Chicago il y a un siècle ou presque (sans malheureusement les clubs de jazz chers à Howard Becker).

Il ne faudrait surtout pas oublier ce que la cité de l’Illinois a permis de construire sur le plan universitaire. Une des citées les plus délabrées des USA allait devenir un laboratoire à ciel ouvert pour des sociologues et des économistes innovants et curieux permettant à de multiples écoles et penseurs de fleurir. Que l’on pense aux deux Becker, Gary et Howard, à Goffman ou encore à Mead, Shaw et McKay… et nous comprendrons évidemment, et à nouveau, qu’en quelque chose malheur est bon. L’inventeur du concept de criminalité en col blanc (E. H Sutherland), pourfendeur du lien causal entre délinquance et pauvreté, n’a-t-il pas été formé à Chicago ? Burgess et Park ont appréhendé et théorisé la ville de Chicago comme des quartiers qui se succèdent sans s’interpénétrer… qui n’y décèle pas le schéma phocéen ?

Nous ne savons pas comment sortir de l’ornière la ville de Marseille. Nous savons en revanche que les opérations coup de poing et les campagnes de communication sont à l’efficace ce que Tyrion Lannister est au basket Ball.

Marseille mérite mieux que les platitudes politiciennes (qui peut sincèrement prétendre lutter contre le narcotrafic tout en diminuant les effectifs dans les brigades financières ?). La cité phocéenne mérite une analyse sans concession de sa société pour comprendre ses déviances (assez logiques), son quotidien fait d’arrangements et de concessions, ainsi que sa structure portuaire, méditerranéenne et profondément multiculturelle. Est-il si illogique d’ailleurs que Marseille ressemble tant à Naples et Palerme ? N’est-il pas alors temps de nouer des partenariats productifs avec ces deux contrées afin de partager retour d’expérience, analyses, réussites et échecs ?

La couverture médiatique autour du propos d’une juge tenu au Palais Bourbon et la réaction apotropaïque du Gouvernement ne doivent tomber dans l’abime de l’instantanéisme communicationnel. Il est temps d’inscrire Marseille dans le temps long de la compréhension et des solutions. Et pour ce faire, la recherche (juridique, sociologique, politique et économique) est à même d’en esquisser le chemin.

Marseille n’est pas une nouvelle Jérusalem face à sa Babylone parisienne. Elle ressemble il est vrai à Gotham… mais elle doit plus que jamais devenir un Chicago universitaire sous peine que ses derniers espoirs reposent sur les seules épaules de Batman, qui, osons le révéler, n’existe pas plus que Bruce Wayne. Et c’est tant mieux. Car Marseille n’a nul besoin d’un homme providentiel comme la 5è République sait si bien les produire une fois le perron de l’Élysée franchi (fût-il un fan inconditionnel de son club de foot). Marseille a surtout besoin d’un élan collectif, scientifique, audacieux et courageux.

Et nul doute que les pénalistes, fussent-ils juristes ou sociologues, doivent y jouer un rôle prépondérant.

Chiches ?

 

1ère publication : Lexbase Pénal n°72 du 27 juin 2024

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