Clausewitz pouvait affirmer au XVIIIe siècle, avec une certaine pertinence, que la guerre n’était que la politique continuée par d’autres moyens. Foucault, au contraire, préférait avancer l’idée que la politique était la guerre continuée par d’autres moyens. Difficile aujourd’hui de départager les deux penseurs tant chaque aphorisme semble en mesure de décrire avec une acuité particulière les réalités que connaît notre monde. Très souvent le délinquant fut et demeure présenté tel un ennemi de la société, et ce de Rousseau à Nietzche en passant par le droit positif du terrorisme. Il est tout sauf difficile de constater que la guerre contre la délinquance anime slogans politiciens et politiques pénales, à renfort de parquets nationaux et de lois de circonstances, pour affaiblir l’ennemi de l’intérieur.
Au-delà des frontières, là où se décline un autre ennemi apte à coaliser toutes nos détestations, la guerre peut être utilisée comme une politique impérialiste, que cette dernière se définisse péniblement comme préventive ou non. Georges Balandier sans sa somme sur l’anthropologie politique avait parfaitement défini les deux ressorts d’une société : assurer l’ordre à l’intérieur et combattre le voisin à l’extérieur. Cette dualité a de tout temps permis à une société de se définir, de se galvaniser et de répéter à l’envi ses rites célébratoires ou sacrificiels destinés à rappeler l’importance existentielle de défendre le bien commun.
Est-ce que c’est en punissant les crimes des uns et en commettant des crimes contre les autres qu’une société se fédère réellement ? Est-il toujours pertinent de déterminer une politique à l’aune des crimes que l’on veut combattre et de ceux que l’on veut commettre pour la défense de la société ? Quelles que soient les excuses que l’on se donne, la guerre est toujours un crime, un échec diplomatique et une stratégie mortifère pour chaque groupe impliqué.
Seul l’argument économique, qu’il soit décomplexé ou non, finit par donner du sens aux lâchetés de ceux qui décident toujours d’envoyer les autres tuer et se faire tuer. Sans doute est-il temps que la guerre soit enfin criminalisée per se et pour ce qu’elle est : la plus désespérée des pulsions morbides destinées à annihiler l’élan vital, force morale que la rationalité (moderne ou ancienne) n’a jamais su défendre avec succès.
Les terres ravagées sont toujours fertilisées par le sang de ceux qui ont péri dans la nuit. Et à l’aube, une nouvelle haine sera récoltée par d’autres marchands de guerre, qui sauront brillamment nourrir le ressentiment de ceux qui ont perdu tout sauf le souvenir de l’effroi.
Pourtant, les enfants qui meurent ici et là seront toujours les nôtres.
1ère publication : Lexbase Pénal n°91 du 19 mars 2026
