Gêne… et pis ?

Edito, Lexbase Pénal, n°10, nov. 2018

    «Force gens ont été l’instrument de leur mal»…

    Ainsi débute la fable du Roi Candaule et du maître en droit. On ne sait trop pourquoi La Fontaine chercha à tourner en ridicule le docteur en lois. L’origine de ce récit est en revanche mieux connue en ce qu’elle s’appuie sur la légende de Gygès le Lydien, que Platon relie quant à lui à un mythe, l’anneau d’invisibilité. On retrouve en effet cette histoire dans La République, ouvrage trop peu disséqué dans ces écoles où l’on éduque les savants moqués par La Fontaine. Plusieurs centaines de pages consacrées à la notion de justice ont de quoi déconcerter les artisans du droit, le penseur grec y développant des conjectures aussi stimulantes… que déroutantes. Qu’y apprend-on de saugrenu ? Le Lydien découvrit un jour où l’orage fendit la terre, au doigt d’un géant dissimulé dans les entrailles d’un cheval, un anneau aux pouvoirs étranges. Une fois portée et tournée vers l’intérieur, la bague permettait à son détenteur d’échapper à la vue de tous. S’infiltrant à la cour de Candaule, il séduisit son épouse. Avec sa complicité, et l’anneau magique, il tua et remplaça le triste sire. Si l’invisibilité est source de crimes, alors doit-on conclure que «personne n’est juste volontairement, mais par contrainte, la justice n’étant pas un bien individuel, puisque celui qui se croit capable de commettre l’injustice la commet. Tout homme, en effet, pense que l’injustice est individuellement plus profitable que la justice» [1].

    Les contes modernes, qu’ils apparaissent sous la plume de Tolkien, H.G. Wells ou J. K. Rowling, qu’ils mobilisent un anneau, une formule ou une bague, ont en commun avec les plus vieilles légendes de s’intéresser à l’invisibilité… et à l’injustice. Les mythes véhiculent de nombreux totems et le fait que l’on retrouve dans beaucoup de cultures des arcs narratifs similaires incite à réfléchir à leur sens profond.

    L’on raconte, çà et là, que Lionel Stoleru se plaisait à clamer face à des élèves du juste prêts à franchir les portes des geôles françaises, un autre mythe, celui du «Petit grain de blé» écrit par le poète indien Rabindranath Tagore :

    «J’allais mendiant de porte en porte dans les rues du village.

    Dans le lointain ton carrosse d’or m’apparut

    Comme en un rêve étincelant.

    Je me demandais : «Quel est ce roi ?»

    Je me suis mis à espérer.

    Les mauvais jours me semblaient finis.

    J’aurais des aumônes sans les demander,

    des richesses répandues par profusion sur le sable.

    Le carrosse s’arrêta là où je me trouvais.

    Ton regard tomba sur moi et tu descendis en souriant.

    Je sentis arriver enfin le bonheur de ma vie.

    Alors tu tendis la main droite

    et tu me dis : «Qu’as-tu à me donner ?»

    Quelle royale plaisanterie,

    Demander l’aumône à un mendiant !

    J’étais embarrassé, je restais indécis.

    Alors de mon sac je tirai un minuscule grain de riz

    et te le donnai.

    Mais quelle ne fut pas ma surprise, le soir,

    Lorsque je retournai le sac

    Et découvris le petit grain de riz changé en or !

    Alors je pleurai amèrement.

    Ah ! Si j’avais eu le cœur de tout donner

    Cette parabole rappelle évidemment dans le Premier livre des Rois (17, 10-16) l’histoire du prophète Elie rencontrant une veuve à Sarepta et la sauvant, elle et son fils, d’une mort certaine grâce à une jarre… magique.

    En tout ceci sommes-nous réduits ?

    Les élèves des écoles de lois sont peut-être l’instrument de leur propre mal lorsqu’ils se retrouvent boutés hors de ces lieux où le regard ne pénètre pas ; car à vouloir combattre en leur territoire ces demeures closes, l’on s’expose sans doute à des représailles. Certains ont sans doute du mal à tolérer que l’on tende la main (aux prisonniers) tout en portant le glaive (au sein de la prison). Mais n’y-a-t-il misère à penser que nos adversaires méritent alors l’excommunication, au risque de fermer encore plus un monde déjà bien clos ?

    Chacun s’en fera une idée plus ou moins ajustée. Et gageons que là se situe le nœud du problème. Les savants de la loi ne risquent-ils pas eux-mêmes de rester ici muets : «Dire qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant on eût tracé de cercle, tous les rayons n’étaient pas égaux» [2].

    Comment éclairer le rapport de justice possible entre une institution menacée d’invisibilité et des étudiants se livrant à une critique radicale ?

    Le droit est sans aide… le juste est à la peine.

    «Mon dessein n’était pas d’étendre cette histoire :

    On la savait assez» [3]


    [1] Platon, La République, 360, c et d.

    [2] Montesquieu, De L’esprit des lois, T.1 ch. 1.

    [3] Le Roi Candaule et le maître en droit, J.-B. de La Fontaine

    Nicolas Catelan Prison , ,

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