«L’organe crée la fonction» : Darwin, le parquet et les grenouilles

Edito, Lexbase Pénal, octobre 2019, n° 20, oct. 2019

Il fut un temps où le transformisme était une explication de l’évolution du vivant. Sans le truchement d’Adam et Eve et sans plan global divin, Darwin, ses prédécesseurs (Lamarck !) et ses thuriféraires appréhendèrent le monde à travers la sélection des caractères permettant à une espèce de s’adapter à son environnement. On connaît le retentissement de ses travaux dans la société victorienne puis en Europe. Vouloir percer les secrets du vivant avait de quoi échauder une population encore fortement croyante. Le procès d’intention naguère fait à Darwin était d’autant plus injuste qu’il ne se considérait pas comme athée.

Il reste de la sélection naturelle l’idée selon laquelle la fonction créerait l’organe. Ces mots ont de quoi laisser songeur. Outre le fait que l’expression n’est pas de Darwin, elle occulte la distinction essentielle entre la cause de l’évolution d’une part, et le choix utile de telle ou telle mutation déjà advenue d’autre part. Si les espèces mutent au hasard, la sélection d’une fonction améliorée relève d’une nécessité : adapter le vivant à son écosystème. Nietzche lui-même abhorrait la confusion entre cause première et cause finale : «en tout genre d’histoire, rien n’est plus important que ce principe dont on s’est pénétré si difficilement, mais qui devrait être accepté comme une vérité inattaquable, – je veux dire que la cause originelle d’une chose et son utilité finale, son emploi effectif, son classement dans l’ensemble d’un système des causes finales, sont deux points séparés toto cœlo» [1].

Et le penseur allemand d’ajouter : «Lorsque l’on a compris dans tous ses détails l’utilité de quelque organe physiologique (ou d’une institution juridique, d’une coutume sociale, d’un usage politique, d’une forme artistique ou d’un culte religieux), il ne s’ensuit pas encore qu’on ait compris quelque chose à son origine : cela peut paraître gênant et désagréable aux vieilles oreilles, – car de tout temps on a cru trouver dans les causes finales, dans l’utilité d’une chose, d’une forme, d’une institution, leur raison d’être propre ; ainsi l’œil serait fait pour voir, la main pour saisir» [2].

En octobre 2019, un nouveau FLNC vit le jour et un agent du département du renseignement à la préfecture de Paris tuait plusieurs de ses collègues. Dans un cas comme dans l’autre, on apprit assez rapidement que le nouveau parquet anti-terroriste se saisissait de ces affaires. Ce parquet national, si décrié et pourtant si réel, a donc la périlleuse mission de coordonner enquête et action publiques anti-terroristes sur l’entier territoire. On serait tenté, pseudo-darwinisme oblige, d’assimiler la création de ce nouveau parquet au précepte selon lequel la fonction (la lutte anti-terroriste) aurait créé l’organe (le PNAT).

Des esprits retors pourraient surtout craindre qu’à terme l’organe crée la fonction. Deux ans à peine après l’issue rocambolesque de l’affaire dite de « Tarnac » [3], les tenants de cette étrange notion que l’on nomme «liberté» ont pu accueillir avec scepticisme l’idée même d’un organisme parquetier voué corps et âme à la chasse aux terroristes. Le risque est en effet que, pour justifier son existence, le PNAT soit amené à voir du terrorisme, au mieux, là où le flou impose la prudence, au pire, là où l’évidence commande de ne point recourir à l’ultime qualification.

Évidemment, l’auteur de ces quelques lignes, universitaire de son état, sait qu’un procès en sorcellerie académique guette toute entité suspectée de raisonner à l’abri en sa tour d’ivoire : malheur à celui qui oserait s’éloigner du principe de réalité. La menace terroriste est, nul n’est autorisé à le nier, plus présente que jamais ; et la nécessité de combattre le fléau de la radicalisation est dès lors chaque jour plus prégnante. Il en va, comprenez-vous, de notre modèle politique, de notre mode vie, et à coup sûr de nos chères libertés publiques. Aussi est-ce la raison pour laquelle face à cet ennemi qui se terre, face à un adversaire aussi sournois que dangereux, il est indispensable que la réponse des autorités soit forte et déterminée. Et la création du PNAT participe de ce mouvement destiné à défendre la société. Quand on songe au fait qu’avant l’assassinat du président Sadi Carnot, la France ne disposait que de deux lois scélérates (mais déjà la première association de malfaiteurs), et qu’il fallut attendre 1992 pour que des infractions terroristes pénètrent le Code pénal, d’aucuns pourraient se demander ce que l’État faisait jadis pour nous protéger.

En concevant le PNAT, le législateur aurait pu songer à une manière de contester très rapidement la qualification terroriste que le nouvel organe pourrait malencontreusement affubler à la légère. Ce n’est ni la tendance ni la philosophie de la réforme. L’enquête est et restera le terrain d’élection de la non-contradiction.

Que les optimistes se rassurent en se berçant de l’illusion que la qualification terroriste est aisée à manœuvrer. Derechef, il est évident qu’aucun État, pas même la Turquie, ne joue avec cette qualification pour transformer le moindre adversaire en ennemi.

Les pessimistes quant à eux se rappelleront qu’il en va des libertés comme des grenouilles : les jeter dans l’eau bouillante pour les occire est barbare mais surtout bruyant et propice à la révolte. Les laisser cuire à petit feu jusqu’à ce que mort s’en suive assure engourdissement, quiétude et, avec un peu de chance et de talent, consentement joyeux.

De te fabula narratur.


[1] F. Nietzsche, Généalogie de la morale, Dissertation II, § 13.

[2] Idem.

[3] Cass. crim., 10 janvier 2017, n° 16-84.596, FS-P+B (N° Lexbase : A0731S8L).

Nicolas Catelan Antiterrorisme , , ,

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