Le gilet et la robe

Edito,  Lexbase Pénal, n°15, avril 2019


Neo-scolastique. On ne sait trop à l’heure où l’encre virtuelle noircit la page de cet édito si la suppression de l’Ecole nationale de la magistrature relève de la rumeur ou d’un véritable projet politique. Que cette information soit vraie ou fausse, que la presse soit oracle ou parrèsiaste, on peut d’ores-et-déjà s’interroger quant au lien pouvant exister entre une école républicaine et un Grand débat. Puisque cette disputatio monologique trouve son origine dans le mouvement contestataire des Gilets jaunes, il est possible d’aller encore plus loin et de sonder la relation pouvant être tissée entre une école de service public et une contestation populaire. Nul ne doute que les réformes annoncées participeront davantage d’une tactique de pouvoir indexée à la rationalité économique professée en son temps par le président Giscard d’Estaing((Démocratie française, Fayard, 1976. L’ordo-libéralisme allemand des années 30 en constitue sans doute le terreau – v. M. Foucault, Naissance de la biopolitique, Le Seuil, Gallimard, EHESS, 2004, p. 105)), et dont la ligne politique est subrepticement devenue moderne quelques cinquante années après son apparition. Gageons pourtant que le préfixe «néo» employé pour distinguer le libéralisme d’alors du libéralisme d’antan n’a plus rien de nouveau au XXIème siècle.

L’école ? Le désenchantement social est un phénomène encore moins récent que mystérieux. Bourdieu à la fin des années 1970 pouvait en donner l’explication suivante : «le décalage entre les aspirations que le système d’enseignement produit et les chances qu’il offre réellement est, dans une phase d’inflation des titres, un fait de structure qui affecte, à des degrés différents selon la rareté de leurs titres et selon leur origine sociale l’ensemble des membres d’une génération scolaire». Si le malaise «s’exprime dans des formes de lutte, de revendication ou d’évasion insolites, souvent mal comprises par les organisations traditionnelles de lutte syndicale ou politique, c’est qu’il a pour enjeu plus et autre chose que le poste de travail ou la situation, comme on disait autrefois. Profondément mis en question, dans leur identité sociale, dans leur image d’eux-mêmes, par un système scolaire et un système social qui les ont payés en monnaie de singe, ils ne peuvent restaurer leur intégrité personnelle et sociale qu’en opposant à ces verdicts un refus global». Et Bourdieu d’ajouter : «La déqualifation structurale qui affecte l’ensemble des membres de la génération, voués à obtenir de leurs titres moins que n’en aurait obtenu la génération précédente, est au principe d’une sorte de désillusion collective qui incline cette génération abusée et désabusée à étendre à toutes les institutions la révolte mêlée de ressentiment que lui inspire le système scolaire»((P. Bourdieu, La Distinction – Critique sociale du jugement, Les éditions de Minuit, 1979, p. 160-162.)). Or, comme l’observait récemment Nathan Robinson, la principale fonction de la méritocratie est d’assurer aux élites qu’elles méritent leur position : «it eases the anxiety of affluence» «that nagging feeling that they might be the beneficiaries of the arbitrary birth lottery rather than the products of their own individual ingenuity and hard work»((N. Robinson, Meritocracy is a myth invented by the rich, The Guardian, 14 mars 2019 –
adde M. Sandel,  La Tyrannie du mérite, Albin Michel, 2021 – écouter itw La grande Table, France Culture, 5 mai 2021)).

L’Ecole ! Peut-on pour autant mobiliser «l’arbitraire loterie de naissance» lorsqu’il s’agit de se pencher sur l’Ecole qui forme ceux qui poursuivent et condamnent les flavescentes camisoles ? Rappelons-nous les scansions du chancelier D’Aguesseau tout enclin à formuler un panégyrique de la magistrature lors même qu’il livre en 1693 un Discours sur les avocats : l’ordre de la magistrature «aussi noble que la vertu, aussi nécessaire que la justice, se distingue par un caractère qui lui est propre ; et seul entre tous les états, il se maintient toujours dans l’heureuse et paisible possession de son indépendance […]. Exempte de toute sorte de servitudes, elle arrive à la plus grande élévation, sans perdre aucun des droits de sa première liberté ; et dédaignant tous les ornements inutiles à la vertu, elle peut rendre l’homme noble sans naissance, riche sans biens, élevé sans dignités, heureux sans le secours de la fortune»((Pour une analyse v. P. Bourdieu, La Noblesse d’Etat, Les éditions de Minuit, 1979, p. 546-548.)).

Les magistrats de demain seront-ils à même de saisir les linéaments de la violence symbolique subie par ceux qui souvent n’ont plus que la violence physique comme mode d’expression ? Certains ont pu en douter : «Juger, c’est de toute évidence ne pas comprendre puisque, si l’on comprenait, on ne pourrait pas juger»((A. Malraux, Les Conquérants, (1928) Grasset, 1996)).

 

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