Le vieux monde a perdu un des siens. Pour une génération de juristes actuels, les blogs de Me Mô et de Me Eolas ont été des outils d’une utilité sans pareil pour découvrir la justice du quotidien. Si les études de droit ont toujours été théoriques (ce qui est heureux) ou abstraites (ce qui est ennuyeux), les paroles de ces avocats surent décrire avec une authenticité ô combien appréciable la vie des grands oubliés des facultés, les justiciables. Certes derrière les récits apparaissaient en filigrane les défenseurs obstinés d’une certaine conception de la justice : humaine, trop humaine.

Maître Mô n’est plus.

Cette disparition présente une spécificité qui dépasse ce que chaque mort enlève à notre innocence. On sait à quel point les éloges funèbres tendent assez souvent à louer des personnalités voire des professions mythifiées dans l’esprit de ceux qui sont plus prompts à se draper dans la description qu’il livre, qu’à témoigner des vraies qualités de ceux qu’ils feignent de pleurer. Mais cette fois-ci, les messages ont simplement rappelé la plus belle qualité qui affuble non pas seulement les avocats, mais surtout tout être qui ose fouler aux pieds notre planète. Les messages n’esquissent pas tant un avocat mais le défenseur de ses frères en humanité (pour le citer). Nul ne cherche, en parlant de Me Mô, à dissimuler une pensée éculée sur la belle et grande profession d’avocat. On compte ici et là une multitude d’anecdotes qui témoignent les unes après les autres, de l’authenticité, de l’empathie, de la bonté et du dévouement d’un homme pour ses congénères : justiciables en premier lieu mais également greffiers, consoeurs,  confrères, mais aussi magistrats. Cette unanimité, rare à l’époque des clivages faciles et indignations de façade, surprend les règles du nouveau monde dans lequel nous évoluons. Nous ne parlons pas d’un compte instagram apprenant à marier les couleurs de ses escarpins avec les tapisseries de tel tribunal de commerce. Il ne s’agissait pas d’apprendre à pincer les lèvres pour que le précieux duck face valorise un selfie en cour d’assises.

Dans les récits de Me Mô, le moi disparaissait même lorsqu’il racontait avec humour et cruauté envers lui-même son épreuve de grand O au crfpa. La médiatisation de son activité ne mettait pas en valeur un pale égo dont le mouroir de l’histoire est une issue normale et méritée. Il dépeignait une justice telle le chemin sur lequel il accompagnait ses congénères, se débattant au milieu d’une violence que seul l’homme sait réserver à son altérité.

J’ai découvert la prison, les assises et la comparution immédiate avec des récits qui n’étaient pas des textes abstraits et obscurs issus du code de procédure pénale. Des témoignages écrits avec du sang et des tripes pour une histoire pleine de bruits et de fureurs. Je suis devenu pénaliste d’abord par procuration avant de découvrir ce monde de mes propres yeux. Et grâce à ces témoignages, je n’étais plus un néophyte. Mais un initié formé par la générosité de quelques-uns, au premier rang desquels figure Me Mô. Il est des passeurs de sciences et des compteurs de vie. Il faut savoir les remercier. Humblement. Et espérer que notre nouveau monde laissera encore apparaître, ici ou là, encore et encore, des témoins utiles d’une époque.

On ne sait que trop peu que Cesare Beccaria écrivait son ouvrage Des Délits et des peines après avoir conversé avec des « protecteurs des prisonniers », les frères Verri, qui lui racontaient la nuit venue les abjectes geôles milanaises et la cruauté du droit pénal lombard. Cesare Beccaria avait eu la chance de fréquenter ceux qui vivaient la justice pénale en son sein, et qui jetaient sur son cours le plus affuté des regards.

Nous autres avons perdu bien plus qu’un conteur. Me Mô était un Verri des temps modernes qui a éclairé et pavé le chemin menant à la connaissance et à la construction de la justice pénale. Merci à lui et à tous les généreux qui nous rendent chaque jour plus intelligents que la veille, éclairés et aptes à nous extirper de la torpeur intellectuelle qui caractérise ce nouveau monde.

Nicolas Catelan Varia

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