La vanité des bûchers

Edito, Lexbase Pénal, mars 2020, n°25

 

Au commencement, il y eut la volonté d’interroger la parole des juristes. Leur prétention à monopoliser le verbe de celles qui ont l’outrecuidance de ne pas coder leur révolte dans la langue de la monarchie juridique. Pareille boursouflure nous est apparue symptomatique d’un droit incapable d’envisager un non-droit si ce n’est à travers les oripeaux d’un non-dit. En ressortait la nécessité, pensait-on, de ne pas imposer, à ceux qui parlent, le découpage éthique d’un rôle prédéterminé et invariant. Ensuite, il convenait de rappeler qu’un chanteur condamné pour avoir causé la mort de sa compagne ne pouvait il y a quelques années faire la couverture d’un magazine culturel. L’homme séparé de l’artiste… la femme de la victime… le droit du non-droit… le dit du non-dit. À dire vrai, ce problème n’a pas disparu. Et les Cassandre de nous rappeler que le droit demeurera consubstantiellement inapte à saisir et exprimer les subtilités de la révolte qui gronde. Car le droit est avant tout le fléau d’armes du souverain, parfois le bouclier sur lequel la force s’abat, jamais la dague qu’empoigne l’insurgé.

A l’heure où un autre fléau ronge insidieusement l’humanité à sa racine, la sociabilité, une revue consacrée au droit pénal peut difficilement passer sous silence la particulière vulnérabilité de ceux qui vont devoir lutter contre la pandémie en milieu carcéral. Alors que le discours apodictique du ministère des Sceaux proclame la dignité [1] de la détention en indexant les urgences judiciaires sur la seule ou presque privation de liberté, qui pourrait oublier l’insoutenable promiscuité et l’abjecte indignité de prisons françaises récemment fustigées par la Cour européenne des droits de l’Homme.

On raconte qu’il « y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves ».

Si Shakespeare a raison de dire que nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, peut-être entendrons nous, en songe, les lancinantes complaintes qui s’échappent de ces hétérotopies, « les cris sourds du pays qu’on enchaîne ».

« Il faut », disait le penseur, « il faut entendre le grondement de la bataille ».


[1] Communiqué de presse du 15 mars 2020.

Nicolas Catelan Varia ,

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