Adolescences ?

On sait combien de temps et de recherches la criminologie a investis dans la compréhension du phénomène délinquant. La question du pourquoi, de la motivation aurait dû, au fil du temps, constituer la grille de lecture de toute peine et de tout schéma prophylactique. On sait malheureusement que cette quête a révélé de nombreuses impasses. Le phénomène télévisuel « Adolescence » alimente utilement la discussion. Les producteurs se sont en effet appuyés sur des drames récents pour raconter de l’intérieur l’indicible, la détresse et la profondeur des drames humains et sociaux que sont les meurtres d’adolescentes. Que nos propres enfants soient exposés en ligne à une promotion savamment orchestrée de violence et de haine envers les femmes a de quoi nous interroger alors que la France vient d’être condamnée par la Cour européenne pour des défaillances dans la protection de mineures ayant déposé plainte pour viol auprès des autorités

Beccaria postulait en 1764 qu’aucune réforme pénale ne pouvait réussir sans volonté de changer profondément une société. Alors qu’une équipe dirigée par Éric Macé proposait, dans le cadre d’une étude sur les violences de genre, de modifier substantiellement l’éducation de nos enfants, chacun devrait être particulièrement exigeant quant aux outils de gouvernance activés par nos représentants à l’heure où ces derniers affirment vouloir (encore et encore) agir contre les violences faites aux femmes. Si la loi est évidemment un moyen facile et pratique à mobiliser, est-on réellement convaincu qu’une nouvelle réglementation changera quoi que ce soit aux tendances que les réseaux sociaux amplifient et valorisent ? Un célèbre poète américain observait au début des années 1990 que la colère adolescente payait bien (K. Cobain, Serve the servants, 1992, UMG). Sans doute est-ce encore le cas aujourd’hui et ne doutons pas que nombreux sont les esprits mortifères à vouloir surfer sur cette vague, le plus souvent au nom d’une liberté d’expression maximaliste et non régulée et au moyen d’algorithmes que personne n’assume.

Les anthropologues ont depuis longtemps établi que les sociétés occidentales ont construit une adolescence d’opposition et de rupture avec les adultes et notamment les parents. Or, puisque tout adulte a nécessairement été un adolescent, aucun parmi nous ne manque d’outil pour comprendre, aborder ou prêter une oreille attentive aux problèmes qui minent ceux qui transitent de l’enfance à l’âge adulte, et ce, dans un monde plus ouvert que jamais. Que les réseaux sociaux changent la donne est indubitable. Mais, que l’on sache, ce sont les adultes qui ont mis les smartphones entre les mains des enfants. Et ces derniers utilisent des applications inventées par d’autres adultes pour échanger et découvrir, mais aussi harceler ou blesser autrui. Michel Foucault observait ainsi : « Les enfants n’inventent jamais rien ; ce sont les hommes, au contraire, qui ont inventé les enfants, qui leur ont chuchoté leurs merveilleux secrets ; et ensuite, ces hommes, ces adultes s’étonnent, lorsque ces enfants, à leur tour, les leur cornent aux oreilles » (M. Foucault, Les hétérotopies, Éditions Lignes, 2009, p. 24-25).

Sommes-nous condamnés à réinventer l’eau tiède de nos violences – fût-ce au moyen d’algorithmes – et, par conséquent, à répéter les erreurs du passé ? Continuerons-nous longtemps à seulement blâmer les caisses de résonance exponentielles et non nos errements citoyens et parentaux ?

Regarderons-nous éternellement la chaine pénale se démener tel un Sisyphe moderne pour tenter d’apporter des réponses à des problèmes sociaux qui la dépassent ? Si la réponse des magistrats s’impose pour que la justice soit rendue, reste la question de savoir comment, socialement, une communauté tâche d’orienter et de réorienter son existence collective. Au sein d’une société fragmentée dans laquelle la parole intergénérationnelle semble confisquée par des influenceurs dont l’agenda économique (voire politique) contrarie évidemment les enjeux relatifs à notre vie sociale, est-on réellement persuadé que les écrans laissés à nos enfants sont les meilleures compensations apportées à nos absences et silences ?

Qu’on se rassure, les revues de droit pénal ne sont pas proches de disparaître : le contenu pour les nourrir n’est pas une espèce en voie d’extinction. Chaque collectivité présente une frange délinquante et notre pays a une certaine expertise dans le champ de la punition, compétence qu’elle n’aspire pas à abandonner. Cela est acquis. Mais ne devrions-nous pas, à tout le moins comme citoyens, interroger notre capacité à penser le monde à travers la seule norme pénale ? Est-il possible d’entraver voire d’éradiquer une délinquance au cœur d’une structure sociale en mobilisant le seul outil répressif ? En cela, est-ce que la proposition de loi visant à renforcer l’autorité de la justice à l’égard des mineurs délinquants et de leurs parents changera quoi que ce soit ?

La violence contre les femmes de tous âges innerve tant la société française qu’il serait particulièrement inopportun de voir la série « Adolescence » comme un simple reflet de la société anglaise. Nos enfants sont exposés au même discours en ligne et l’image de la femme n’est pas plus valorisée chez les jeunes Français qu’outre-Manche. La fréquentation massive de sites pornographiques par des mineurs ne peut d’ailleurs que contribuer à la dégradation de cette image dans notre continuum social. S’il est possible d’observer dans l’hexagone un engagement plus important des hommes dans la lutte contre le sexisme (8 Français sur 10 trouvent qu’il existe une tolérance trop importante vis-à-vis des actes et propos sexistes), dans le temps les hommes, surtout les jeunes, sont plus masculinistes qu’auparavant !

Si être adulte consiste à pouvoir et vouloir affronter les problèmes qui nous affublent grâce à un certain degré de maturation… alors espérons que notre société sorte enfin, non pas de son adolescence, mais de sa petite enfance au moment d’aborder ce qui la ronge à sa racine depuis des siècles.

 

1ère publication : Lexbase Pénal n°82 du 28 mai 2025

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